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Aztag : Quelle est votre
position sur l'équipe actuelle qui dirige la Géorgie ?
Igor Mouradian : Il était clair
depuis longtemps que le changement de politique en Géorgie pencherait
vers la droite et non pas vers la gauche. La droite en Géorgie allait
devenir la plus populaire et la plus active dans l'arène politique.
Cela un rapport avec les USA. La Géorgie a toujours été encline à
démontrer son orientation vers l'Occident. En fait, ce n'était qu'une
déclaration, l'orientation était uniquement vers les USA. Cependant,
les USA maintiennent un cadre très rigide dans leur politique
internationale en général et régionale en particulier. Certains
pensent que la politique US est très vaste, mais c'est une illusion.
Les intérêts de la Géorgie et des autres pays de la région ne peuvent
pas entrer dans le cadre de l'intérêt de USA, et pour cette raison
même, la situation est dramatique.
L'Arménie a choisi une voie différente. Quelques analystes l'accusent
d'être isolée. C'est faux ! Ces gens soit ne comprennent pas les
réalités sur place, soit mentent tout simplement. En fait,
l'Arménie a une politique internationale très équilibrée. La
Géorgie et l'Azerbaidjan, à cause de leur politique, sont beaucoup
plus isolés que l'Arménie. Le principal problème de la Géorgie est que
le régime n'est pas adéquat. Les dirigeants sont pires que des
marionnettes, ils sont extrêmement dépendants des signaux étrangers.
Ils sont incapables de mener une politique internationale à long terme,
car les USA leur demandent de résoudre rapidement des questions
importantes. Le nouveau président géorgien ne comprend pas réellement
les problèmes de la politique étrangère géorgienne.
Aztag : quels sont ces
problèmes ?
Igor Mouradian : Ce pays a choisi
son principal profil politique et économique qui est basé sur le
développement du transit et des services. Si on veut réussir comme
pays de transit, on doit veiller à établir de bonnes relations avec
ses voisins. La Géorgie ne peut vraiment pas développer le modèle
qu'elle a choisi alors qu'elle est en conflit ou en confrontation avec
la Russie. Naturellement, on peut comprendre pourquoi les dirigeants
se comportent ainsi : la Russie a mené des politiques inconsistantes
dans la région et n'a pas fait grand chose pour améliorer ses
relations avec la Géorgie.
Le problème principal auquel la Géorgie a à faire face en ce moment
n'est pas l'Adjarie, ni l'Abkhazie, ni même les questions économiques,
mais la création d'une administration efficace et centralisée. La
plupart des membres de la nouvelle administration ont déjà une
expérience du travail administratif, mais sans résultats positifs. A
mon avis, l'administration géorgienne actuelle est illégitime,
inadéquate, et indubitablement provisoire.
Aztag : Comment peut-elle être
illégitime ? après tout, c'est le peuple qui a placé cette
administration au pouvoir.
Igor Mouradian : Aucune révolution
ne peut créer un gouvernement légitime ; elle peut créer des régimes
efficaces, mais jamais de gouvernement légitime. La Géorgie n'en a
aucun. Les dirigeants sont très ambitieux et refusent d'être cohérents
en fondant un régime bien équilibré. Le régime actuel court à la
catastrophe. Les influences étrangères sont trop fortes. La situation
est très dangereuse pour Erevan, non parce que cette expérience
pourrait aussi se répéter en Arménie, mais parce que la situation
actuelle en Géorgie est néfaste pour nos intérêts et pour nous.
Aztag : Et quels sont, à votre
avis, les facteurs qui font de l'instabilité de la Géorgie un problème
pour l'Arménie ?
Igor Mouradian : Un seul et unique
facteur : la Communication. Même la situation des Arméniens en Géorgie
n'est pas tellement un problème. Les politiciens des USA, de l'Europe
et du Moyen-Orient s'intéressent à la question suivante : le scénario
géorgien pourrait-il se produire également en Arménie ? C'est de la
foutaise ! Nous avons un système social et économique complètement
différent, notre pays est en train de se développer très rapidement,
les défauts du régime au pouvoir sont compensés par la présence et les
activités de structures politiques très stables à l'intérieur du pays,
activité parlementaire et autres facteurs. Nous avons créé une armée
puissante, et en même temps un système de sécurité très efficace.
L'Arménie approche d'une période où l'opposition va être représentée
par des forces nationalistes. Les partis politiques orientés vers la
Russie, l'Europe, ou les USA vont refuser de maintenir des politiques
qui n'ont rien à voir avec des facteurs externes. L'Arménie va devenir
un état patriotique nationaliste. A cet égard, nous pouvons devenir un
exemple aux autres états indépendants. Et naturellement, notre
principal problème sera celui de la direction, mais notre
administration est beaucoup plus performante. Le problème de la
direction est un problème qui date de dizaines d'années, cela ne vaut
donc pas la peine d'accélérer le processus. La révolution n'est pas
quelque chose de nécessaire. La révolution n'aurait un sens que dans
un seul cas : si le régime au pouvoir ignorait les intérêts nationaux.
Aztag : les médias occidentaux
qualifient les dirigeants géorgiens actuels de " nationalistes " et de
" pro-occidentaux " . Vous dites que le gouvernement de Sahakashvili
est extrêmement dépendant des USA. Comment ce dilemme de nationalisme/dépendance
peut-il s'expliquer ?
Igor Mouradian : Chaque pays a sa
propre notion du nationalisme. Les nationalistes ne peuvent pas être "
anti ". Si le nationalisme est dirigé contre un but politique, ou une
force politique majeure, alors il est défectueux. Le nationalisme doit
non seulement maintenir l'unicité de notre propre nation mais aussi
celle des autres peuples ; le libéralisme et l'unicité des autres
nations. Il se peut que les dirigeants de Géorgie ne soient pas
réellement des nationalistes. Ou ce pourrait être un régime pseudo
nationaliste, ou un régime raciste. Après tout, n'importe quelle idée
pourrait être pervertie. Le fait est que la Géorgie a établi un
système politique européen. La gauche et la droite sont très évidents.
L'Arménie n'a pas cela. L'Arménie a un schéma différent : les
conservateurs et les libéraux. Je ne pense pas qu'aucun de ces partis
soit meilleur ou pire que l'autre. Le nationalisme géorgien n'est pas
devenu une force d'union. Il n'a pas créé une idée nationale. En outre,
la politique du régime a divisé la société. Certes, la situation en
Arménie n'est pas idéale. Là, l'affrontement entre le semblant de
libéralisme, et le conservatisme, va devenir plus violent avec le
temps. Il faut se rappeler qu'en Arménie le nationalisme a de très
profondes racines. On peut même parler de fondamentalisme national.
Malheureusement, notre situation sociale ne permet pas à notre
idéologie nationale de devenir une réalité. Il faut se rappeler que le
Mouvement National Pan-Arménien et les satellites de ce mouvement ne
sont pas accessoires. Le but fondamental de ce mouvement était une
modernisation idéologique, un désir de moderniser la politique
arménienne... aurait pu avoir des résultats positifs, naturellement,
mais les buts visés étaient très bas.
Aztag : Actuellement, Ankara
pose plus fréquemment la question de l'ouverture des frontières avec
l'Arménie. Certains analystes disent que la partie arménienne pourrait
être gagnante dans cette action, au niveau économique, mais subirait
des pertes sur le front politique. Quels sont là les facteurs en jeu ?
Igor Mouradian : Les intérêts
économiques et les intérêts nationaux ne sont pas forcément
contradictoires. Actuellement, nous avons déjà des relations
commerciales avec la Turquie. Selon différentes estimations, nous
achetons à la Turquie des marchandises valant environ entre 100 et 160
millions de dollars US. Politiquement, cela ne change pas grand chose.
Il y a deux problèmes majeurs pour les USA dans la région : les
relations russo-géorgiennes et les relations turco-arméniennes. Ces
deux problèmes ont en commun l'idée de se débarrasser des influences
russes. En dépit du fait que les relations entre les USA et la Turquie
se sont détériorées récemment, et continuent à se détériorer car les
USA n 'insistent pas pour résoudre le problème chypriote, les USA
continuent à s'efforcer d'améliorer les relations arméno-turques.
L'idée américaine est très simple : l'amélioration des relations
entraînera la sécurité. L'Arménie sera beaucoup plus sûre. C'est un
mensonge, ou un manque d'appréciation de la situation. Les relations
peuvent être améliorées, il se peut que la frontière s'ouvre à
quelques endroits et que les investissements commencent à affluer vers
la Turquie et l'Arménie, mais la menace persistera. La Turquie
n'apprécie que les positions fortes. Nous devons être forts afin de
devenir des partenaires de la Turquie. Nous avons maintenant une armée
forte, un système de sécurité efficace et avons développé des
relations internationales. Nous sommes mieux préparés à entamer des
relations avec la Turquie. Toutefois, il nous faut séparer deux choses
qui n'ont aucun rapport entre elles : notre développement économique,
et nos relations avec la Turquie qui incluent la question de la
reconnaissance du Génocide.
Aztag : Mais le facteur
économique ne pourrait-il être utilisé pour faire pression sur
l'Arménie afin d'obtenir d'autres concessions sur le front politique ?
Igor Mouradian : Nous parlons de
l'Arménie comme d'un pays quelconque qui n'aurait rien à voir avec
nous. L'Arménie, c'est nous. Elle dépend entièrement de nous. Nous
devons régler nos problèmes et non pas ceux de la Turquie. Nous devons
faire tout notre possible pour nous assurer que nous avons un
gouvernement avec un programme nationaliste et non pas une marionnette.
Le refus d'insister pour la reconnaissance du génocide arménien, les
concessions sur le problème du Karabagh, n'amélioreront pas nos
relations avec la Turquie. La Turquie ne s'intéresse absolument pas au
Karabagh, ni à nos opinions sur le programme nationaliste et le
gouvernement marionnette, ou l'Azerbaidjan. Ce sont des illusions que
nous nous faisons. La Turquie a ses propres priorités, ses propres
problèmes. Elle est plus intéressée par la question du génocide que
par celle du Karabagh, mais elle veut montrer à la communauté
occidentale qu'en dehors de la question du génocide, elle s'intéresse
aussi à celle du Karabagh.
Aztag : Quels sont les buts
stratégiques de la Turquie dans la région ?
Igor Mouradian : Elle veut
parvenir avant les autres à dominer la région économiquement et
politiquement. A part le pan-turquisme, il y a aussi la doctrine du
néo-ottomanisme. Lorsqu'il est apparu clairement que la Turquie
n'était pas capable de maintenir sa présence importante en Asie
Centrale, et que les USA ne feraient rien pour aider la Turquie à
devenir une puissance eurasienne, la Turquie s'est mise à s'intéresser
au néo-ottomanisme. Je ne pourrais trouver un meilleur terme pour
décrire cette doctrine selon laquelle la Turquie doit aspirer les
peuples non-turcs (Albanais, Bosniaques, Géorgiens, Tchétchènes et
Ouzbèks) dans la politique turque.
Maintenant, la Turquie s'intéresse à des régions plus proches comme le
Caucase, les Balkans, l'Ukraine et l'Irak. Il est très important que
les communautés arméniennes des USA et du Moyen Orient comprennent
ceci : les USA mènent actuellement une politique anti-turque dans le
Caucase. Ils font tout leur possible pour s'assurer que la Turquie
perde son influence sur l'Azerbaidjan, tout leur possible pour obliger
la Turquie à créer d'autres bases aériennes en Géorgie, et ils
utilisent aussi le facteur arménien comme moyen de pression. Il semble
que les USA aimeraient créer un petit Israël en Arménie, tout
simplement car l'Arménie est le pays le plus stable et le mieux
organisé de la région.
Aztag : Que voulez-vous dire
par : " un petit Israël " ?
Igor Mouradian : Israël signifie
un pays isolé servant de porte-avion pour les USA. C'est une
perspective très dangereuse pour nous, nous ne devrions pas permettre
que cela nous arrive, nous devons maintenir de très bonnes relations
avec les pays arabes, l'Iran et les pays d'Asie Centrale. Cela est
extrêmement important pour nous. L'Arménie a démontré que dans des
conditions qui sont loin d'être parfaites, elle peut faire des pas
décisifs dans de nombreux domaines. La Géorgie et l'Azerbaidjan ne
peuvent pas être des partenaires sérieux pour les USA, ce sont des
partenaires pas fiables du tout non seulement pour les USA mais aussi
pour la Russie, l'Iran et l'Europe. Il n'y a que deux pays dans le
sud Caucase capables d'assumer le rôle de partenaires stratégiques :
la République d'Arménie et le N.K.R.
Aztag : L'Arménie est fière
d'entretenir d'excellentes relations avec l'Iran, malgré les
différences religieuses et culturelles entre les deux pays. Quels sont
les fondements de cette alliance ?
Igor Mouradian : La région est en
train de former de nouvelles alliances et avec de nouveaux blocs qui
n'ont rien à voir avec l'affiliation religieuse. Ces blocs sont
appelés géo-civilisations et n'entrent pas dans un cadre culturel et
religieux.
Aztag : Vous ne croyez donc pas
à la théorie de Huntington " Le Choc des Civilisations " ?
Igor Mouradian : Si, je crois au
choc des civilisations, mais je pense que les alliances basées
seulement sur des facteurs historiques et culturels ne fonctionnent
pas. Les géo-civilisations basées sur des intérêts géopolitiques sont
les seules qui marchent. Les pays slaves sont en train d'agir contre
la Russie, et il y a des tas de conflits entre des pays chrétiens et
aussi entre des pays musulmans. Et le plus grand conflit de tous n'est
pas le conflit entre l'Islam et le Christianisme, mais entre les USA
et l'Europe. La civilisation islamique n'a pas de politique commune.
Le monde islamique est utilisé par de nombreux pays, même par Israël.
Le monde islamique n'est pas capable de créer une politique commune,
même le monde arabe n'est pas capable de le faire. Par conséquent, si
développées que soient les relations entre la Turquie et l'Azerbaidjan,
l'Iran ne refusera jamais de maintenir de bonnes relations avec
l'Arménie. Et cela, à cause d'intérêts géopolitiques fondamentaux.
Aztag : Quel est l'avenir du
conflit du Nagorno-Karabagh ? le status quo ne peut pas durer
éternellement, n'est-ce pas ?
Igor Mouradian : Le conflit ne
peut pas s'étendre n'importe où. Il faut comprendre certaines choses :
La Russie n'a pas intérêt à ce que les choses changent. La Russie
maintient maintenant ses relations avec l'Azerbaidjan dans une optique
complètement différente. Il y a d'autres questions sur lesquelles la
Russie et l'Azerbaidjan s'entendent très bien. La Russie soutient le
régime politique de l'Azerbaidjan. Il y a aussi les questions du
pétrole de la Caspienne, les importations de gaz de la Russie, la
question des immigrants économiques azéris en Russie, et quelques
questions de sécurité concernant les intérêts russes dans le nord
Caucase. Les dirigeants azéris ne se font pas d'illusions sur les
intentions russes dans le problème du Karabagh.
D'autre part, l'Europe n'a aucune capacité opérationnelle dans le
Caucase, et n'a aucun but dans la région. La seule tâche de l'Europe
est de s'assurer que les Américains se sentent mal à l'aise ; c'est la
seule chose qui l'intéresse.
La Turquie n'a pas du tout le temps de s'occuper du Karabagh. Les
Turcs sont terrifiés par ce sujet, car s'ils sont accusés de soutenir
un côté, le côté azéri, cela va créer pour eux un autre problème,
celui d'entrer dans l'Union Européenne. L'Iran aussi est très
satisfait du status quo.
Quant aux USA, ils n'ont que trois buts : pétrole, pétrole et pétrole.
Quelquefois les gens mélangent les priorités et les buts. La priorité
est la stabilité, et le status quo correspond parfaitement aux
intérêts des USA. L'administration US a eu la chance de voir par
elle-même à Key West qu'il n'y avait aucune solution politique au
problème du Karabagh, pouvant être résolue militairement. Les USA
soutiennent l'administration azérie actuelle à une condition :Ilham
Aliev ne doit pas essayer de résoudre le problème du Karabagh par
l'option de la guerre. Pour les USA, s'il n'y a pas d'issue politique,
il n'y a aucune autre issue.
Si vous m'aviez demandé il y a trois ans " Quel est l'avenir du
Karabagh ? " je vous aurais répondu que cela va rester ainsi pendant
des dizaines d 'années, et le Karabagh va être capable de se
développer avec succès dans son état actuel. Mais maintenant que je
vois les mouvements et tendances actuelles, je commence à comprendre
que la communauté occidentale va avoir à décider du statut de
territoires incontrôlés (Kosovo, Bosnie, Taïwan, Sumatra, Palestine,
Karabagh, Adjérie, Abkhazie, le Kurdistan irakien et la Chypre du Nord,
et peut-être encore dix autres territoires, y compris le Cachemire et
quelques territoires d'Afghanistan).
On me demande parfois : " combien de membres du Congrès américain
connaissent le nom du président du Nigeria ? " Je ne crois pas qu'il y
en ait beaucoup. C'est un pays de 100 millions d'habitants. Cependant,
Ghougassian, le président du Karabagh, est connu de tous les membres
du Congrès, de même que Denktash. Ils jouent un rôle très important
dans l'équilibre des pouvoirs…Le Karabagh a plus de chances qu'aucun
autre pays d'être internationalement reconnu. Certes, il y a un danger
lors des discussions sur la reconnaissance du N.K. La question des
territoires va être soulevée, mais il y aura probablement une porte de
sortie. Peut-être que le Karabagh va jouer un rôle exceptionnel dans
l'histoire politique en démontrant comment un pays minuscule à peine
sorti d'une guerre sanglante et féroce peut créer une société
démocratique fascinante.
Traduction Louise Kiffer