Interview de David Barsamian

par Khatchig Mouradian.
Publié le : 20-07-2004

 

 

(David Barsamian est journaliste, écrivain et fondateur et directeur d’Alternative Radio à Boulder dans le Colorado. Il a publié de nombreux livres en anglais , et écrit de nombreux articles. En France, il est connu pour ses « Entretiens avec Noam Chomsky » qui lui a attiré de nombreuses critiques.)



Aztag- Dans « The Pen and the Sword » vous dites : Je me sens proche d’Edward Saïd peut-être à cause de mes propres origines, dans lesquelles les thèmes de l’exil et de la dépossession ont été si proéminentes.
Pouvez-vous parler de ce sentiment ?

D. Barsamian- Cela a un rapport avec le sens d’une perte Ma mère a perdu 22 membres de sa famille sur 25. La situation n’était pas très différente du côté de mon père. 3 de mes 4 grands-parents ont été tués. Mes parents ont été chassés de leur maison ancestrale d’Anatolie. Ma mère était originaire d’un village près de Dikranakert et mon père d’un village près de Kharpet. Ils se sont retrouvés à New York en 1921. La culture était complètement différente. C’était très difficile. Mes parents ne parlaient pas l’anglais. Ils étaient pauvres.
Je suis né à New York, je n’ai donc pas été traumatisé directement comme ils l’ont été. Mes parents étaient des paysans. Ils n’avaient pas d’instruction, comme la plupart des habitants des régions rurales. Ils ne savaient donc pas ce qui leur était arrivé. Je voulais savoir et comprendre. Comment avons-nous atterri à New York ? Qu’était-il arrivé à mes grands parents ? Pourquoi ont-ils été tués ? Pourquoi les Turcs ont-ils été si sauvages envers notre peuple ?
Mais mes parents ne pouvaient me donner aucune réponse. Eux-mêmes ne connaissaient pas les réponses. Tantôt ils vivaient tranquillement une vie normale, et le lendemain l’attaque génocidaire les hantait. Ainsi ces questions m’ont poursuivi pendant toute mon enfance à New York, ainsi que leurs souvenirs au sujet du pays (yerguir). Ce yerguir était une sorte de lieu magique.
Quand j’entendais les anciens parler de leurs villages, on aurait dit qu’ils parlaient du ciel. Ils avaient toutes sortes de fruits et de légumes merveilleux ; l’eau était si pure, etc. Je savais instinctivement que c’était exagéré. Inexplicablement, ils voulaient garder vivants les souvenirs des bonnes choses. Pendant toutes ces années, j’ai ressenti une certaine distance vis-à-vis de la réalité. J’étais le produit de deux cultures. Je parle arménien à la maison, je vais à l’église arménienne et à l’école arménienne, mais je suis devenu aussi complètement américanisé.



Aztag – Et le sort des Palestiniens était quelque peu similaire.

D. Barsamian- Les Palestiniens ont été déracinés dans des circonstances différentes, mais une force extérieure a aussi foncé sur une population et les a jetés dans une diaspora. Ils se sont installés en gros dans des pays qui entouraient la Palestine, comme la Jordanie, le Liban et l’Egypte.



Aztag – Où il se trouve que de nombreux réfugiés arméniens se sont installés.

D. Barsamian – Oui, mais pas en si grand nombre. La plupart des nôtres ont été tués, tandis que la plupart des Palestiniens ont été chassés, il y a eu des tués naturellement, mais le nombre n’est pas comparable.
Si on se reporte au passé, nous avons toujours considéré le Moyen Orient comme un lieu de traditions, de nourriture. Il y a quelque temps, je me suis dit que ça faisait longtemps que je n’avais pas mangé de lokoums ou de raisins secs, que j’avais oublié leur goût. J’ai 58 ans, et je ressens un sentiment de perte et de nostalgie envers le passé. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Cela arrive naturellement.



Aztag - Dans le processus d’adaptation à un nouveau pays, pensez-vous qu’on remplace volontiers ses propres valeurs par la culture et les traditions du pays d’accueil, et dans quelle mesure ?

D. Barsamian – Je pense que notre patrimoine, notre culture et notre histoire sont des choses à chérir et à maintenir autant que possible. Une communauté diasporique ne peut pas être aussi authentique que la communauté en place dans la patrie, mais nous ne sommes pas ici dans cette situation.
Il y a une pression formidable aux USA pour adopter la culture américaine et la langue anglaise. C’est quelque chose de presque inévitable, mais on ne peut pas s’adapter à un nouveau pays et en même temps être fier de sa propre histoire et s’y intéresser. La plupart des gens en Amérique ne prononcent pas mon nom correctement, ils m’appellent d’un nom quelconque qui commence par « Bar », puis ils disent : « Mais ce n’est pas un nom américain. Quelle sorte de nom est-ce là ? De sorte que toute ma vie, j’ai essayé tout d’abord de corriger leur prononciation, et de leur expliquer que c’est un nom arménien, que les noms arméniens se terminent par ‘ian’. La plupart d’entre eux n’arrivent pas à trouver l’Arménie sur la carte. Quand j’étais petit, mes camarades d’école m’appelaient Albanais, ou Bohémien, ils ne savaient pas où se situait l’Arménie. Et je me rappelle leur avoir demandé : « Savez-vous où se trouve l’Iran ? Savez-vous où est la Turquie ? »



Aztag – L’Arménie est quelque part ‘entre’

D. Barsamian- Oui, nous sommes un peuple ‘entre’.



Aztag – La génération actuelle qui grandit dans la diaspora est même encore plus ‘entre’ que les précédentes. Beaucoup connaissent leur patrimoine, mais ils choisissent souvent de l’ignorer, et si par hasard ils essaient de s’y impliquer et d’être actifs, la seule chose qui les intéresse politiquement est de faire pression pour la reconnaissance du génocide arménien.

D. Barsamian- Vous avez touché là un point important, et qui m’intéresse beaucoup. C’est comme si la reconnaissance du génocide était la seule chose au monde qui ait quelque valeur. C’est une obsession. Et quand on est obsédé par quelque chose, ça devient une déformation ; on perd la vision panoramique de 360°. On ne voit plus qu’un degré particulier.
C’est naturellement à cause de la question non résolue et la souffrance qui subsiste.
Néanmoins, c’est très troublant que le seul problème qui semble les galvaniser soit le 24 avril. J’ai grandi avec ça. C’est un problème crucial et il nous faut définitivement le maintenir. Mais il nous faut être habiles et créatifs, et ne pas agir avec un sentiment de victimes. Il nous faudrait trouver des alliés, former des coalitions avec des esprits éveillés d’autres communautés, comme les Américains d’origine, les Latinos, les Américains africains qui luttent pour la justice sociale. Mais je crains que cela n’arrive pas souvent. Un grand nombre d’Arméniens américains particulièrement riches semblent se contenter de donner à George Bush des milliers de dollars pour sa campagne. Puis ils sont invités à la Maison Blanche pour lui serrer la main et être photographiés avec le Grand Emir, pensant que « yerguink hassadz en », ils sont arrivés au ciel.



Aztag – Les lobbies arméniens aux USA, de même que dans les autres pays, sont plus affairés à travailler avec l’Administration qu’à élargir leur champ d’action, n’est-ce pas ?

D. Barsamian – C’est tout à fait le cas. Et je remarque que c’est la même chose avec les Arabes, ce qui irritait beaucoup Edward Saïd, car d’une certaine façon nous sommes ici un peuple colonisé. Par exemple, nous pensons que nous devons faire attention à ce que nous disons, et quelles sortes d’amis nous fréquentons. C’est ce qui est arrivé aussi aux Arabes, ici en Amérique, ils sont devenus très timides. Ils envoient aussi des chèques à Bush ou à d’autres politiciens puissants, ils désirent être invités à quelque « hafley » ou « hantès » pour un buffet, et voilà. Ils croient que c’est de l’activisme politique « Oh, maintenant j’ai donné 10 000 dollars à Bush, il va donc être aimable envers moi, je vais avoir de l’influence. » Ils plaisantent ! Il leur faudrait une lobotomie s’ils s’imaginent que 10 000 dollars vont faire bouger Bush. Peut-être un million de dollars le fera bouger, mais pas dix mille ».

Pour être franc, je dois dire que certains des Arméniens libanais que j’ai rencontrés aux USA ont des idées politiques conservatrices rétrogrades. Ils ont tendance à soutenir n’importe quelle politique militaire agressive US.
 


Aztag – Pourquoi pensez-vous que c’est le cas ?

D. Barsamian – C’est difficile à dire. Peut-être « amot gue sgan », ils ont honte.
Ils voient l’ambiance ici, qui est si fanatiquement pro-Israël, et ils sont facilement influencés. Après tout, ils sont un groupe d’immigrants, et tous les groupes d’immigrants sont plus américains que les Américains. Pas seulement les Arméniens, c’est la même chose avec tous les groupes. Ils essaient d’être plus patriotes, pour prouver qu’ils méritent réellement de vivre dans ce pays.



Aztag – C’est un complexe d’infériorité.

D. Barsamian – Ils ont l’impression d’être des gens de seconde classe et qu’ils doivent être conformes.



Aztag – Pensez-vous que l’atmosphère US contribue à cela ?

D. Barsamian - Il y a une pression, et cela se remarque davantage depuis le 11 septembre. Quelquefois, c’est manifeste. Mais le plus souvent, c’est du non-dit, ça reste sous la surface.



Aztag – Comment, à votre avis, les Arméniens devraient-ils tendre la main aux autres ?

D. Barsamian – En participant à des actions qui sont importantes aussi pour les autres communautés. On ne peut pas se concentrer sur le seul 24 avril à l’exclusion de tout autre question. Le monde extérieur est très divers et complexe, mais on peut toujours trouver un terrain d’entente. Par exemple, les problèmes de l’immigration sont très importants pour ceux d’Amérique latine qui essaient de venir aux USA. Le génocide arménien n’est pas un problème arménien, c’est un problème universel et nous avons tort d’en faire une cause sectaire d’identité.
 


Aztag – Et pourquoi pensez-vous ne nous ne voyons pas beaucoup d’activistes arméniens confronter l’empire ?

D. Barsamian - Question très intéressante. Historiquement, nous sommes une communauté marchande, une nation de commerçants, certains très riches, d’autres pauvres. A cause de notre situation historique, nous ne nous sommes pas immiscés dans la politique. Pour nous, c’était une voie dangereuse. Il n’y eut donc aucune participation. Il nous faut briser ce vieux modèle, et nous engager, autrement nous n’aurons aucune emprise ni aucune influence.
Je vois ici des Arméniens qui cassent ces stéréotypes et pensent hors circuit.
C’est là un développement positif.



Aztag – Les juifs aussi étaient des marchands, mais ils ne semblent pas avoir ces problèmes, non ?

D. Barsamian - Pourquoi les Juifs ont-ils réussi ? Ils ont une plus longue histoire aux USA. Ils ne viennent pas du Moyen Orient ; la plupart d’entre eux sont venus d’Europe. Ils ont les avantages de la langue et de la culture que les Arméniens n’avaient pas. Pour une partie des Juifs américains très organisés et groupés, la création d’Israël en 1948 leur a donné une raison d’être. Et ils provoquent l’essor d’Israël avec une grande intensité, avec attention et sens des affaires.
 


Aztag – A propos d’Israël, que pensez-vous de l’issue du conflit Palestine-Israël ?

D. Barsamian - Beaucoup de morts, beaucoup de chaos et plus de dislocation. Les politiques belliqueuses US mettent la région dans un formidable état d’ébullition et d’instabilité. Elles ont maintenant injecté une énorme force militaire en Irak. Cette action imprudente, illégale et immorale va enflammer la situation déjà très précaire au Moyen Orient…

Traduction Louise Kiffer