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(David Barsamian est journaliste, écrivain et fondateur et
directeur d’Alternative Radio à Boulder dans le Colorado. Il a publié
de nombreux livres en anglais , et écrit de nombreux articles. En
France, il est connu pour ses « Entretiens avec Noam Chomsky » qui lui
a attiré de nombreuses critiques.)
Aztag- Dans « The Pen and the Sword » vous dites : Je me sens
proche d’Edward Saïd peut-être à cause de mes propres origines, dans
lesquelles les thèmes de l’exil et de la dépossession ont été si
proéminentes.
Pouvez-vous parler de ce sentiment ?
D. Barsamian- Cela a un rapport avec le sens d’une perte Ma
mère a perdu 22 membres de sa famille sur 25. La situation n’était pas
très différente du côté de mon père. 3 de mes 4 grands-parents ont été
tués. Mes parents ont été chassés de leur maison ancestrale d’Anatolie.
Ma mère était originaire d’un village près de Dikranakert et mon père
d’un village près de Kharpet. Ils se sont retrouvés à New York en
1921. La culture était complètement différente. C’était très difficile.
Mes parents ne parlaient pas l’anglais. Ils étaient pauvres.
Je suis né à New York, je n’ai donc pas été traumatisé directement
comme ils l’ont été. Mes parents étaient des paysans. Ils n’avaient
pas d’instruction, comme la plupart des habitants des régions rurales.
Ils ne savaient donc pas ce qui leur était arrivé. Je voulais savoir
et comprendre. Comment avons-nous atterri à New York ? Qu’était-il
arrivé à mes grands parents ? Pourquoi ont-ils été tués ? Pourquoi les
Turcs ont-ils été si sauvages envers notre peuple ?
Mais mes parents ne pouvaient me donner aucune réponse. Eux-mêmes ne
connaissaient pas les réponses. Tantôt ils vivaient tranquillement une
vie normale, et le lendemain l’attaque génocidaire les hantait. Ainsi
ces questions m’ont poursuivi pendant toute mon enfance à New York,
ainsi que leurs souvenirs au sujet du pays (yerguir). Ce yerguir était
une sorte de lieu magique.
Quand j’entendais les anciens parler de leurs villages, on aurait dit
qu’ils parlaient du ciel. Ils avaient toutes sortes de fruits et de
légumes merveilleux ; l’eau était si pure, etc. Je savais
instinctivement que c’était exagéré. Inexplicablement, ils voulaient
garder vivants les souvenirs des bonnes choses. Pendant toutes ces
années, j’ai ressenti une certaine distance vis-à-vis de la réalité.
J’étais le produit de deux cultures. Je parle arménien à la maison, je
vais à l’église arménienne et à l’école arménienne, mais je suis
devenu aussi complètement américanisé.
Aztag – Et le sort des Palestiniens était quelque peu similaire.
D. Barsamian- Les Palestiniens ont été déracinés dans des
circonstances différentes, mais une force extérieure a aussi foncé sur
une population et les a jetés dans une diaspora. Ils se sont installés
en gros dans des pays qui entouraient la Palestine, comme la Jordanie,
le Liban et l’Egypte.
Aztag – Où il se trouve que de nombreux réfugiés arméniens se
sont installés.
D. Barsamian – Oui, mais pas en si grand nombre. La plupart des
nôtres ont été tués, tandis que la plupart des Palestiniens ont été
chassés, il y a eu des tués naturellement, mais le nombre n’est pas
comparable.
Si on se reporte au passé, nous avons toujours considéré le Moyen
Orient comme un lieu de traditions, de nourriture. Il y a quelque
temps, je me suis dit que ça faisait longtemps que je n’avais pas
mangé de lokoums ou de raisins secs, que j’avais oublié leur goût.
J’ai 58 ans, et je ressens un sentiment de perte et de nostalgie
envers le passé. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Cela
arrive naturellement.
Aztag - Dans le processus d’adaptation à un nouveau pays,
pensez-vous qu’on remplace volontiers ses propres valeurs par la
culture et les traditions du pays d’accueil, et dans quelle mesure ?
D. Barsamian – Je pense que notre patrimoine, notre culture et
notre histoire sont des choses à chérir et à maintenir autant que
possible. Une communauté diasporique ne peut pas être aussi
authentique que la communauté en place dans la patrie, mais nous ne
sommes pas ici dans cette situation.
Il y a une pression formidable aux USA pour adopter la culture
américaine et la langue anglaise. C’est quelque chose de presque
inévitable, mais on ne peut pas s’adapter à un nouveau pays et en même
temps être fier de sa propre histoire et s’y intéresser. La plupart
des gens en Amérique ne prononcent pas mon nom correctement, ils
m’appellent d’un nom quelconque qui commence par « Bar », puis ils
disent : « Mais ce n’est pas un nom américain. Quelle sorte de nom
est-ce là ? De sorte que toute ma vie, j’ai essayé tout d’abord de
corriger leur prononciation, et de leur expliquer que c’est un nom
arménien, que les noms arméniens se terminent par ‘ian’. La plupart
d’entre eux n’arrivent pas à trouver l’Arménie sur la carte. Quand
j’étais petit, mes camarades d’école m’appelaient Albanais, ou
Bohémien, ils ne savaient pas où se situait l’Arménie. Et je me
rappelle leur avoir demandé : « Savez-vous où se trouve l’Iran ?
Savez-vous où est la Turquie ? »
Aztag – L’Arménie est quelque part ‘entre’
D. Barsamian- Oui, nous sommes un peuple ‘entre’.
Aztag – La génération actuelle qui grandit dans la diaspora est
même encore plus ‘entre’ que les précédentes. Beaucoup connaissent
leur patrimoine, mais ils choisissent souvent de l’ignorer, et si par
hasard ils essaient de s’y impliquer et d’être actifs, la seule chose
qui les intéresse politiquement est de faire pression pour la
reconnaissance du génocide arménien.
D. Barsamian- Vous avez touché là un point important, et qui
m’intéresse beaucoup. C’est comme si la reconnaissance du génocide
était la seule chose au monde qui ait quelque valeur. C’est une
obsession. Et quand on est obsédé par quelque chose, ça devient une
déformation ; on perd la vision panoramique de 360°. On ne voit plus
qu’un degré particulier.
C’est naturellement à cause de la question non résolue et la
souffrance qui subsiste.
Néanmoins, c’est très troublant que le seul problème qui semble les
galvaniser soit le 24 avril. J’ai grandi avec ça. C’est un problème
crucial et il nous faut définitivement le maintenir. Mais il nous faut
être habiles et créatifs, et ne pas agir avec un sentiment de victimes.
Il nous faudrait trouver des alliés, former des coalitions avec des
esprits éveillés d’autres communautés, comme les Américains d’origine,
les Latinos, les Américains africains qui luttent pour la justice
sociale. Mais je crains que cela n’arrive pas souvent. Un grand nombre
d’Arméniens américains particulièrement riches semblent se contenter
de donner à George Bush des milliers de dollars pour sa campagne. Puis
ils sont invités à la Maison Blanche pour lui serrer la main et être
photographiés avec le Grand Emir, pensant que « yerguink hassadz en »,
ils sont arrivés au ciel.
Aztag – Les lobbies arméniens aux USA, de même que dans les
autres pays, sont plus affairés à travailler avec l’Administration
qu’à élargir leur champ d’action, n’est-ce pas ?
D. Barsamian – C’est tout à fait le cas. Et je remarque que
c’est la même chose avec les Arabes, ce qui irritait beaucoup Edward
Saïd, car d’une certaine façon nous sommes ici un peuple colonisé. Par
exemple, nous pensons que nous devons faire attention à ce que nous
disons, et quelles sortes d’amis nous fréquentons. C’est ce qui est
arrivé aussi aux Arabes, ici en Amérique, ils sont devenus très
timides. Ils envoient aussi des chèques à Bush ou à d’autres
politiciens puissants, ils désirent être invités à quelque « hafley »
ou « hantès » pour un buffet, et voilà. Ils croient que c’est de
l’activisme politique « Oh, maintenant j’ai donné 10 000 dollars à
Bush, il va donc être aimable envers moi, je vais avoir de l’influence.
» Ils plaisantent ! Il leur faudrait une lobotomie s’ils s’imaginent
que 10 000 dollars vont faire bouger Bush. Peut-être un million de
dollars le fera bouger, mais pas dix mille ».
Pour être franc, je dois dire que certains des Arméniens libanais que
j’ai rencontrés aux USA ont des idées politiques conservatrices
rétrogrades. Ils ont tendance à soutenir n’importe quelle politique
militaire agressive US.
Aztag – Pourquoi pensez-vous que c’est le cas ?
D. Barsamian – C’est difficile à dire. Peut-être « amot gue
sgan », ils ont honte.
Ils voient l’ambiance ici, qui est si fanatiquement pro-Israël, et ils
sont facilement influencés. Après tout, ils sont un groupe
d’immigrants, et tous les groupes d’immigrants sont plus américains
que les Américains. Pas seulement les Arméniens, c’est la même chose
avec tous les groupes. Ils essaient d’être plus patriotes, pour
prouver qu’ils méritent réellement de vivre dans ce pays.
Aztag – C’est un complexe d’infériorité.
D. Barsamian – Ils ont l’impression d’être des gens de seconde
classe et qu’ils doivent être conformes.
Aztag – Pensez-vous que l’atmosphère US contribue à cela ?
D. Barsamian - Il y a une pression, et cela se remarque
davantage depuis le 11 septembre. Quelquefois, c’est manifeste. Mais
le plus souvent, c’est du non-dit, ça reste sous la surface.
Aztag – Comment, à votre avis, les Arméniens devraient-ils
tendre la main aux autres ?
D. Barsamian – En participant à des actions qui sont
importantes aussi pour les autres communautés. On ne peut pas se
concentrer sur le seul 24 avril à l’exclusion de tout autre question.
Le monde extérieur est très divers et complexe, mais on peut toujours
trouver un terrain d’entente. Par exemple, les problèmes de
l’immigration sont très importants pour ceux d’Amérique latine qui
essaient de venir aux USA. Le génocide arménien n’est pas un problème
arménien, c’est un problème universel et nous avons tort d’en faire
une cause sectaire d’identité.
Aztag – Et pourquoi pensez-vous ne nous ne voyons pas beaucoup
d’activistes arméniens confronter l’empire ?
D. Barsamian - Question très intéressante. Historiquement, nous
sommes une communauté marchande, une nation de commerçants, certains
très riches, d’autres pauvres. A cause de notre situation historique,
nous ne nous sommes pas immiscés dans la politique. Pour nous, c’était
une voie dangereuse. Il n’y eut donc aucune participation. Il nous
faut briser ce vieux modèle, et nous engager, autrement nous n’aurons
aucune emprise ni aucune influence.
Je vois ici des Arméniens qui cassent ces stéréotypes et pensent hors
circuit.
C’est là un développement positif.
Aztag – Les juifs aussi étaient des marchands, mais ils ne
semblent pas avoir ces problèmes, non ?
D. Barsamian - Pourquoi les Juifs ont-ils réussi ? Ils ont une
plus longue histoire aux USA. Ils ne viennent pas du Moyen Orient ; la
plupart d’entre eux sont venus d’Europe. Ils ont les avantages de la
langue et de la culture que les Arméniens n’avaient pas. Pour une
partie des Juifs américains très organisés et groupés, la création
d’Israël en 1948 leur a donné une raison d’être. Et ils provoquent
l’essor d’Israël avec une grande intensité, avec attention et sens des
affaires.
Aztag – A propos d’Israël, que pensez-vous de l’issue du
conflit Palestine-Israël ?
D. Barsamian - Beaucoup de morts, beaucoup de chaos et plus de
dislocation. Les politiques belliqueuses US mettent la région dans un
formidable état d’ébullition et d’instabilité. Elles ont maintenant
injecté une énorme force militaire en Irak. Cette action imprudente,
illégale et immorale va enflammer la situation déjà très précaire au
Moyen Orient…
Traduction Louise Kiffer
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