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Interview de Peter
Balakian |
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Par Khatchig Mouradian |
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Peter Balakian est l'auteur de "The Burning Tigris" best –seller aux USA
Ce livre vient d'être traduit en français et publié aux éditions Phébus sous le titre: "LE TIGRE EN FLAMMES"
Aztag – Dans "The Burning Tigris", vous déclarez que le Génocide arménien a déclenché le premier mouvement pour les Droits de l'Homme dans l'histoire des Etats-Unis.
Peter Balakian – La tentative de sauver les Arméniens dans les années 1890 des massacres du Sultan Hamid, qui causèrent la mort d'environ 200 000 Arméniens avant 1896, a engendré le premier mouvement de défense des Droits de l'Homme aux USA. Au cours des années 1890, quelque 300 000 dollars furent collectés par les Américains, et durant la période du Génocide (de 1915 à 1920) 110 millions de dollars furent recueillis par ce qui fut d'abord appelé "Comité américain sur les atrocités envers les Arméniens", qui devint plus tard le "Near-East Relief" (Secours du Proche-Orient). 110 millions de dollars représenteraient aujourd'hui 2,5 billions de dollars. Il est important de remarquer que ces deux mouvements étaient orchestrés par les principales élites intellectuelles et culturelles américaines.
A – Vous insistez sur le facteur humanitaire. Mais durant les calamités de cet énorme crime, les efforts humanitaires n'étaient pas suffisants, n'est-ce pas ?
P.B. Ce n'est jamais suffisant…
A – Donc, l'intervention aurait dû aller plus loin…
P.B. "Le Tigre en flammes" raconte l'histoire de l'obstruction entre les efforts américains de secours philanthropique et culturel et le mur du département d'Etat à la Maison Blanche pour empêcher ces efforts de secours de devenir une intervention active d'une manière militaire ou politique. C'est là une part de l'histoire tragique de la réponse américaine.
A – A ce sujet, pouvons-nous faire un parallèle entre ce qui est arrivé aux USA à ce moment-là, et ce qui se passe maintenant ?
P.B. – Je pense que le cas arménien a inauguré un exemple moderne des problèmes des droits humains aux USA. C'est-à-dire qu'il peut y avoir un grand nombre d'engagements passionnés au niveau de la base et parmi les intellectuels, mais nous n'avons pas trouvé moyen de surmonter les barrières élevées par la Maison Blanche. C'est toujours le même problème auquel nous sommes confrontés, et c'est pourquoi le cas arménien a tant de choses à nous enseigner.
A – Le livre de Samantha Power , qui a été primé, "A Problem from Hell" aborde également la réponse de l'Amérique au Génocide arménien, ainsi qu'aux autres génocides du 20ème siècle. Quelle est la différence entre votre approche et la sienne ?
P.B.- Samantha Power a écrit un livre formidable sur la réponse inefficace de l'Amérique au génocide à travers le 20ème siècle. Mon livre traite de la façon dont les Américains ont essayé par tous les moyens d'aider à sauver le peuple arménien et les obstacles auxquels ils se sont heurtés de la part de leur gouvernement.
A – Comment de tels livres peuvent-ils aider à créer un changement social ?
P.B.- Le changement social est complexe; ce n'est pas un processus clair et net. C'est le résultat de décennies d'une bonne éducation. Quand on étudie l'évolution du mouvement des droits humains africain-américain, on voit qu'il a fallu des décennies et des décennies avant que les Noirs et les Blancs puissent s'asseoir dans le même restaurant et manger ensemble.
A – Parlons des sources que vous avez utilisées. Certaines revues ont fait remarquer que vous vous êtes limité à des sources de langue anglaise.
P.B.- J'ai utilisé des douzaines de rapports du Foreign Office de GB. Les sources françaises et allemandes que j'ai utilisées étaient des traductions. Il en est de même des sources turques. J'ai aussi utilisé des centaines de sources du Département d'Etat US.
A – Est-ce que "Le Tigre en flammes" est la suite de "Black Dog of Fate" (le chien noir du destin – ndt) en ce qui concerne votre quête pour découvrir vos racines ?
P.B. – C'est la prolongation de ma poursuite de la vérité historique. Je ne voudrais pas faire une simple comparaison, car "Black Dog of Fate" était un mémoire. C'était une exploration littéraire de ma venue à l'âge d'être un Arménien Américain. Il y avait là une histoire, et cette histoire a été racontée au lecteur, mais ce n'était pas de l'Histoire au sens méthodologique. "Le Tigre en flammes" est une histoire et ses hypothèses et ses conventions sont différentes.
A – Quels étaient vos motifs pour écrire ce livre ?
P.B. En tant que spécialiste de l'Amérique, quand j'ai commencé à découvrir combien l'histoire de l'Amérique était riche, j'ai décidé d'écrire une histoire de ce point de vue-là. Je savais que j'allais aussi écrire une histoire du Génocide arménien. Je sentais aussi que notre histoire n'avait jamais été décrite dans un livre commercial, c'est pourquoi j'ai désiré le faire.
A – Quand et comment l'idée d'écrire "Le Tigre en flammes" vous est-elle venue ?
P.B. – L'idée m'est venue pendant que j'étais en tournée pour "The black dog of fate". C'était le résultat des nouvelles lectures que j'avais faites sur le génocide et les massacres arméniens, et mes découvertes des implications des Américains. J'ai commencé à travailler sur ce livre en 1999, et j'ai continué pendant quatre ans sans arrêt.
A – L'an dernier, le film "Ararat" d'Egoyan a suscité un immense intérêt pour le génocide arménien. Votre livre en fait de même aujourd'hui. Que ressentez-vous au sujet de la politisation du livre ? Après tout, "Black Dog of Fate" était un mémoire mais avec ce livre-ci vous vous êtes jeté en plein milieu de la guerre contre le négationnisme.
P.B – Ma motivation était d'écrire une histoire riche et profonde de cet événement majeur du 20ème siècle. Le reste vient avec le terrain. Puisqu'il y a un déni, quiconque écrit sur cette histoire entre dans une dimension politique croissante. Mais je ne veux pas surestimer le déni, car c'est un groupuscule de gens corrompus qui le perpétue, et en réalité personne ne les écoute, personne n'y croit. Il sont capables de forcer quelqu'un à dire certaines choses, mais nous allons voir cela disparaître aussi.
A – Si l'on tient compte de l'importance stratégique de la Turquie dans la région et du contexte de la real politique, la "guerre contre le terrorisme" et la diplomatie du pétrole jouant un rôle de plus en plus grand, pouvons-nous voir ce changement dans un futur proche ?
P.B.- On ne peut pas prédire les changements politiques et sociaux, ils surviennent quelquefois très vite après des années de préparation du terrain. Je pense qu'il y a un besoin de déni du génocide arménien chez n'importe qui. Les Turcs doivent l'accepter. Cela les aidera énormément, les rendra plus progressistes aux yeux de l'Europe et de l'Occident. Je pense que le négationnisme est indéfendable pour la Turquie, car plus les gens deviennent instruits, plus le déni paraît absurde. Tôt ou tard, ils vont être obligés de reconnaître qu'ils gaspillent leur temps et leur argent.
A – Le mouvement des Droits de l'Homme dont vous discutez dans votre livre est moins exploré par ceux qui étudient le génocide. Y a-t-il des parallèles à cette histoire dans d'autres pays ?
P.B.- Absolument. On pourrait écrire des livres sur le mouvement pro-arménien en Grande Bretagne, en Allemagne, en France, en Italie et en Russie. J'espère que mon livre va engendrer des idées pour de nombreux livres.
A- Pouvez-vous comparer l'intérêt des Américains pour le génocide arménien, auparavant et maintenant ?
P.B.- C'est un revirement spectaculaire. C'est ridicule ! Le Président Hoover, considérant ces années-là, dit qu'il n'y avait probablement que le mot 'Angleterre' qui fût plus gravé dans l'esprit de l'écolier américain que le mot Arménie. L'Arménie était si populaire dans l'esprit américain dans les premières décennies du 20ème siècle ! Et puis, cela s'est complètement évaporé et le génocide arménien est tombé dans le trou de l'amnésie. Les Américains l'ont oublié. Maintenant, il réapparaît, alors je pense que c'est une période très excitante de ce point de vue. Nous sommes en train de recouvrer notre mémoire culturelle perdue.
A – Quelle a été la cause de cette amnésie ?
P.B.- Il y a eu plusieurs facteurs. Tout d'abord, la campagne négationniste du gouvernement turc avait pour but de supprimer l'Arménie de la mémoire populaire. La nouvelle république turque de Mustapha Kémal en 1922 voulait que l'Occident laisse tomber l'Arménie de l'écran du Radar. Les Etats Unis, par exemple, ont cédé aux vœux de Kémal, car l'Amérique était intéressée à devenir amie de la Turquie dans l'espoir d'obtenir les droits aux champs de pétrole de Mossoul qui étaient sous la domination turque au début des années 1920. D'autres facteurs culturels américains ont rendu plus difficile l'achèvement de la mémoire historique du génocide arménien, jusque vers la fin de 1960 où le climat culturel a changé. J'explique cela dans mon livre.
A – Que pensez-vous du dialogue turco-arménien qui est "en vogue" ces jours-ci ?
P.B – Je pense qu'aucun dialogue sincère et significatif ne peut avoir lieu en dehors de la vérité. Nous ne pouvons pas avoir de débat sans la vérité. Ceux qui viennent discuter autour d'une table doivent reconnaître la vérité au sujet du génocide arménien et ce qu'est la nature morale de ce génocide, alors seulement nous pourrons aller de l'avant.
A – Donc, à ce sujet, la reconnaissance du génocide arménien est une condition préalable pour vous ?
P.B – Oui .
A – Votre livre concerne les Américains. Cela vous aide quand vous présentez les atrocités qui ont eu lieu au Moyen Orient il y a un siècle, n'est-ce pas ?
P.B. – Oui, le Génocide arménien semble souvent être l'histoire du Moyen Orient, advenue il y a longtemps, dans un autre lieu; maintenant, les Américains et les Européens ont l'occasion de voir combien la catastrophe arménienne a influencé profondément l'Occident, et dans le cas de mon livre, les USA en particulier.
A – Avez-vous des projets de voyage au Moyen Orient ?
P.B.- Le Liban et la Syrie sont les deux plus importants lieux de l'histoire de la Diaspora arménienne, et je veux les visiter dans un proche avenir .
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